La Mesa, terres et champs à perte de vue, huit jours de marche sur un sentier qui semble faire tourner le paysage en boucle. Dominique était déjà prête à devenir folle, se souvenant de la dernière fois où elle avait traversé la zone maudite. Elle n'avait pas tord, il est vrai que la Mesa peut donner une impression de désert sournois à celui qui n'y est pas préparé. Presqu'aucune dénivellation mises à part les quelques butes recouvertes du jaune des champs de céréales, ce jaune partout. Peu de fontaines pour remplir ses gourdes et étancher sa soif - un tronçon de dix-sept kilomètres, même, où des ambulances de la Croix Rouge passent pour distribuer de l'eau. Le son des ball

es de fusil des chasseurs de petites bêtes des champs - la vue, parfois aussi, de ces balles, passant un peu trop près de nous - , des éoliennes au loin qui paraissent vous narguer - non, vous n'arriverez jamais à nous! - et encore ce jaune, toujours ce jaune. La couleur du blé prend un autre sens, englobante, emprisonnante - Dominique dirait empoisonnante -, éternelle. Mais alors qu'elle y voyait un cauchemar, je profitais plutôt du sentiment de plénitude et de grandeur que me procurait la vue de ces infinies vagues dorées. Du moins au début. J'avançais vers l'inconnu après tout.
À peine avions nous quitté Burgos que les ampoules se mettaient de la partie. Je marchais depuis treize jours et jamais elles ne s'étaient invitées - la première fois non plus d'ailleurs -, mais je ne pouvais pas y échapper, semblait-il. Les fameuses souffrances du pèlerin. Je n'avais pas à me plaindre toutefois, avec mes toutes petites ampoules, d'autres avaient les pieds en sang et des tendinites jusqu'au dernier des muscles. « C'est parce que vous avez du coureur des bois dans les gênes », disaient les pèlerins français. Étions-nous immunisés par notre histoire? Cela nous fît bien rire.
Nous marchions 25 kilomètres par jour, parfois plus, parfois moins. La chaleur intense du midi nous poussait à prendre la route plus tôt pour profiter de la fraîcheur du matin. Il n'était pas rare que nous
sortions alors que le jour n'était pas encore levé, et nous profitions, ces fois-là, de levés de soleil à couper le souffle - les herbes et les prairies brillaient pour nous d'une toute autre lumière. Pour passer le temps, moi et Dominique, outre penser, jouions. Nous nous inventions une histoire rocambolesque où nous transportions le stricte nécessaire - un divan, un pot à fleur énorme en céramique, une laveuse, une sécheuse, un douche téléportante supersonique, des grappins et un ascenseur pour traverser les montagnes, une centaine de ballots de foin pour nous construire une maison lors de nos arrêts, etc. rien de bien superflu... - , devenions les animateurs du populaire quiz télévisé « Mais que se cache-t-il derrière la colline !!!?? » et avions même composé un équivalent « compostellien » le l'Arbre est dans ses feuilles intitulé Le chemin est dans ses flèches. Nous nous amusions follement.
À Carrión de los Condes, nous découvrions le plaisir des souper-partage, une tradition perdue du chemin. Ce souper nous était proposé par l'auberge : une traditionnelle soupe à l'ail nous était d'abord servie, puis le second plat se composait de victuailles et de plats divers apportés par les pèlerins eux-mêmes dans un esprit de partage. Une période de chants était aussi prévue par les sœurs - nos hôtes -, rencontre entre pèlerins de diverses nations, l'idée étant de faire connaissance avec les autres marcheurs. Lors de cette réunion, nous reçûmes une étoile de papier colorée par les religieuses qui allait nous porter chance jusqu'à Santiago. Nous participions, bien sûr, à toutes ces activités, en plus de passer une après-midi complète à préparer près d'une centaine de
crêpes pour le repas du soir. Nous allions avoir de très bons souvenirs de ce refuge et de cette journée passée dans le vrai esprit du chemin. L'étoile de papier, aujourd'hui accrochée à mon mur.
Enfin, avant d'arriver à Léon, plusieurs rencontres encore, dont une qui prend aujourd'hui beaucoup de place dans nos cœurs - je crois que Dominique serait d'accord pour exprimer cela ainsi. Celle de Michèle et Patrick qui furent avec nous jusqu'à la fin et avec qui nous passâmes de très bons moments. Nous allâmes même les visiter à Saint-Loup, leur petit village magnifique dans le Beaujolais en France. Quand je pense à eux aujourd'hui, cela me fait sourire. Ils sont un peu comme notre famille française - Michèle qui nous appelait affectueusement « mes petits ».
À suivre...
En images
(1) La Mesa et son immensité...
(2) La croix-épée de l'Ordre de Chevalerie de Santiago (Cruz de Compostela).
(3) Castrojeriz.
(4) Une ambulance de la Croix Rouge qui distribue de l'eau aux pèlerins.
(5) Réaction de tous les pèlerins quand ils arrivent à cette auberge : "Quoi, ça ouvre juste à 13h00?" et, quelques secondes après à peine "QUOI, ya pas d'ombre!!!???", sous entendant ainsi que la fin est proche s'ils doivent attendre jusqu'à 13h00 au gros soleil...
(6) Une traditionnelle borne sur le chemin.
(7) Bercianos del real Camino au coucher du soleil.
(8) Léon, enfin!