Page(s) : 1

dimanche 20 décembre 2009 Compostelle, jusqu’au bout du monde : troisième partie
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Vers Santiago en Galice, l'atteinte du but

À partir de Léon, nous nous approchions lentement de la Galice, mais, surtout, nous sortions de la Mesa. Le jaune n'était plus infini, doucement il se faisait envahir par les autres couleurs. Nous retrouvions notre cher vert, vert végétaux, vert montagnard, vert sentiers forestiers. Puis le bleu rivière, le violet floral... même le gris brouillard nous l'accueillions avec une immense joie. Difficile en fait d'exprimer ces retrouvailles avec les paysages plus colorés, un mélange de pétillement, d'effervescence et de motivation renouvelée. Disons seulement qu'après plusieurs jours en teintes jaunâtres, ces toiles vivantes étaient plus que bienvenues. Et nous savions que nous entamions la dernière partie de notre pèlerinage vers Santiago, ce qui ne pouvait que participer à l'euphorie du moment.

En marchant vers la Galice, nous savions aussi que les risques de pluies abondantes augmentaient en flèche. Si la Meseta est un territoire sec et aride, la Galice est son contraire : végétation luxuriante, rigoles, montagnes et forêts. C'était le prix à payer pour récupérer les couleurs et les panoramas à couper le souffle. Nous étions conscient de tout cela, mais - peut-être vraiment cette étoile reçue à Carrión de los Condes nous protégeait-elle sur notre chemin - jamais nous ne recevrions une seule goutte de pluie sur la tête. Nous en sommes en fait venus à croire qu'il s'agissait d'une légende, et que jamais il ne pleuvait sur le chemin. Parce que ni l'un ni l'autre n'avions vu de pluie lors de nos deux pérégrinations.

À Hospital de Orbigo, l'intérieur se joignait à la beauté de l'extérieur. Dominique tenait particulièrement à s'y arrêter, pour que nous logions dans une petite auberge dont elle avait souvenir. Elle me fit donc entrer dans ce refuge magnifique, et je compris rapidement son désir d'y poser à nouveau son sac. Une cour intérieure présentant ses façades de chaux et de bois peint en bleu et une muraille magnifique exposant un pèlerin en pleine ascension donnait accès aux diverses salles communes et chambres. Un puit trônait au centre de cette cour, et on pouvait y trouver des fleurs et des fruits à partager entre pèlerins. Pour plus de soleil encore, nous pouvions nous rendre à la cour extérieure, assez vaste pour que des dizaines de pèlerins s'y étendent. C'était tout simplement magnifique.

À Astorga, alors que nous étions impatients de voir arriver Michèle, Patrick, Maurice et Carmen - nous leur avions laissé un mot sur un énorme carton sur le chemin, et nous avions hâte de voir s'ils l'avaient trouvé! - nous apprenions une très mauvaise nouvelle. Carmen n'était pas avec eux, car elle avait reçu un appel concernant son père qui l'avait obligé à renoncer au chemin pour retourner chez elle. Elle qui était partie de si loin, beaucoup plus loin que nous tous, avait du quitter à quelques jours seulement du but. Nous étions atterrés, tous les cinq, mais Maurice plus particulièrement, car il l'avait rencontrée en France et marchait avec elle depuis. Le chemin serait différent sans elle, mais nous décidions de continuer en son nom.

Après s'être arrêtés à Rabanal del Camino à l'Albergue El Pilar, nous traversions la noirceur puis la brume matinale pour tomber sur la Cruz de ferro, la croix de fer mythique du chemin. Selon la coutume, le pèlerin s'y arrête pour y laisser des pierres - ou tout autre objet symbolique qu'il porte sur son dos depuis le début de son pèlerinage - qui représente ses soucis et ses problèmes. En les laissant là, il recommence à neuf sa vie et laisse ses tourments derrière lui. La présence de cette croix ce jour là tombait bien, car j'étais dans un drôle d'humeur, me détestant pour des raisons qu'il serait trop long d'expliquer ici. Mais de la voir devant moi m'apaisait et me redonnait un peu de bon sens et d'espoir. Moi et Dominique nous étions préparé chacun quelque chose à y laisser, suivant la tradition. Comme je ne me sentais pas capable de me débarrasser d'un objet symbolique, j'avais écrit une lettre que je laissais entre deux pierres. Cette lettre parlait de ma quête, mais surtout me souhaitait courage et réponses. Dominique, elle, clouait la sienne sur la croix. Non sans un dernier regard à ce qui marquait une étape importante de notre camino, nous redescendions de la petite butte de cailloux et poursuivions notre chemin.

Vint la ronde des soupers communs. À Molinaseca, nous déposions nos sacs à l'auberge paroissiale où nous étions accueillis par un drôle de bonhomme qui ne nous fit payer que pour une seule personne, car, disait-il, il aimait bien les Québécois. Comme cet hôte avait quitté son poste dès lors que nous nous étions installés, nous nous retrouvions à convaincre les pèlerins passants devant l'auberge de s'y arrêter, tout le monde croyant que c'était fermé. À la fin de la journée, nous étions toujours très peu, et nous convenions tous de se préparer un bon souper à déguster ensemble. À la table, la Russie (Vicka) qui nous préparait de fabuleuses « Blim Chickies » - l'équivalent russe des crêpes -, la Hongrie (Sylard), l'Italie (Élisa), quatre cyclistes espagnols (Pablo, Guillermo, Carlos et Tony), deux Belges et leur bébé de dix mois - une histoire merveilleuse que la leur - , un Suédois (Pear) et le Québec, bien entendu. Comme tout le monde fêtait ensemble, chantant chacun à tour de rôle son hymne nationale, l'hôte nous offrit de fermer nous même l'auberge lorsque la fête serait terminée. Nous passâmes une mémorable soirée. À Vega de Valcarce, nous répétions l'expérience en préparant une pizza maison pour nous deux, Michèle, Patrick et Vicka. Nous profitions des dernières journées pour se retrouver entre amis, car tous le sentaient, cela tirait à sa fin, et personne au fond n'avait vraiment envie que cela se termine.

Le lendemain, nous montions O'Cebreiro, la deuxième plus importante dénivellation du chemin après les Pyrénées et entrions enfin en Galice. Malgré les difficultés physiques évidentes de cette journée, celle-ci aura toujours une place spéciale dans mon cœur. Suite à la vue de paysages d'une beauté et d'une grandeur inouïe, nous retrouvions avec surprise nos amis cyclistes au sommet, et, malgré le froid, déjeunions avec eux. Nous n'aurions pas dû les revoir, en tant normal, car les cyclistes sur le chemin sont beaucoup plus rapides que les randonneurs, mais les choses avaient ainsi été faites. Je me sentais touché par les dieux, au sommet de l'Olympe, et si j'avais été un peu morose les derniers jours, je regardais maintenant l'horizon avec le sourire et les yeux étincelants. Cette journée là, nous faisions plus de kilomètres que jamais - trente-quatre pour être exacte - tellement nous étions motivés et enchantés.

Rapidement, il ne restait plus que les derniers cent kilomètres à parcourir. Ces derniers efforts se déroulaient dans une ambiance tout autre que celle dans laquelle nous baignions précédemment. Les petits groupes de pèlerins s'étaient transformés en troupeau, car ces derniers kilomètres étaient fréquentés en masse par les touristes espagnols. Pour en rajouter, comme seuls les derniers cent bornes sont nécessaires pour obtenir la Compostella - le certificat du pèlerin -, s'ajoutait à cela des centaines de marcheurs - je n'oserais pas les appeler pèlerins - venu pour mettre un plus à leur curriculum vitae. L'achalandage était tel que nous devions partir encore plus tôt qu'à notre habitude pour s'assurer d'avoir une place à la prochaine auberge devant ce qu'on appelait les tourigrinos qui étaient arrivés en taxi ou en autobus et pour éviter d'avoir l'impression de faire partie d'une excursion scolaire. Heureusement, il y avait aussi sur ces dernières étapes la mascotte des auberges municipales à trois euros qui nous donnait l'opportunité de rire un peu. Semblant avoir été conçu par un enfant de quatre ans, ce bonhomme, que nous avions baptisé Jacobeo, était imprimé sur des pancartes tout au long du sentier. Chaque fois que nous le voyions, nous lui faisions dire des âneries enfantines... vraiment nous devions avoir l'air de deux fous, mais cela nous amusait beaucoup.

Finalement, les derniers jours de marche arrivèrent. Inconsciemment, nous les comptions, et le décompte à l'envers nous faisait peur. Nous finîmes quand même par atteindre Santiago. Santiago de Compostella, ou Saint-Jacques-de-Compostelle en français. J'aurais beaucoup de mal à vous décrire ce que j'ai pu ressentir lorsque j'ai franchi la frontière de la ville. Je crois que seuls ceux qui l'ont fait pourraient réellement comprendre. Une joie énorme, de se retrouver tous là ensemble, après tant d'efforts et après avoir imaginé ce moment des milliers de fois. Mais aussi une peine certaine que cela se termine. Devant la cathédrale, point final du pèlerinage, nous retrouvions nos amis, et, pour une dernière fois, entamions la chanson du pèlerin (que je publierai dans un billet à venir). J'étais ému, triste, béat, confus, désorienté... et la messe du pèlerin n'aiderait en rien, car elle signifiait vraiment la fin, apposait un sceau à notre histoire. Nous allions chercher notre Compostella au Bureau des pèlerins et profitions du reste de la journée pour nous balader dans la ville avec Patrick et Michèle. Car, certes, nous étions épuisés, comme à la fin de chaque jour de marche, mais l'adrénaline du moment nous poussait à vivre pleinement cette journée magique. Nous nous couchions tout de même tôt, car le lendemain matin, nous poursuivions notre marche. Ce n'était pas vraiment terminé, non. Un autre chemin bien spécial nous attendait...


À suivre...

En images

(1) La Cathédrale de Santiago de Compostella!
(2) On part t'y tôt, ou on part t'y pas tôt? Mais c'est merveilleux...
(3) Juste avant Vega de Valcarce, les couleurs font rêver...
(4) Au pied de la Crux de ferro.
(5) Plus que 195 km! Du moins selon cette pancarte là...
(6) Le vert commence à reprendre sa place.
(7) La cour intérieure du refuge paroissial d'Hospital de Orbigo.
(8) La Cruz de ferro, j'y étais!
(9) Souper entre amis à Vega de Valcarce. On voit en ordre Patrick, Michèle, Vicka et Dominique.
(10) La montée d'O'Cebreiro.
(11) Quelques indications pour ceux qui passent par Chibougamau pour se rendre à Rome ou autre lieu de pèlerinage.
(12) On arrive à Molinaseca.
(13) Santiago, youhou!!!!!!!!
 
En vidéo
 
Le fumero, lors de la messe des pèlerins : un énorme encensoir qui était utilisé à l'époque pour purifier les pèlerins... et cacher leurs mauvaises odeurs! Et oui, imaginez l'odeur de centaines de pèlerins du Moyen-Âge qui ne se sont pas lavés depuis des semaines! Nous avons eu la chance de le voir en action!
 
 
Voir aussi

- Compostelle, jusqu'au bout du monde : première partie
- Compostelle, jusqu'au bout du monde : deuxième partie
Écrire un commentaire - Vos commentaires (1)
Page(s) : 1
Archives
juillet 2010 (5) juin 2010 (8) mai 2010 (4) avril 2010 (6) mars 2010 (8) février 2010 (8) janvier 2010 (5) décembre 2009 (16) novembre 2009 (7) octobre 2009 (1) juillet 2009 (2) juin 2009 (4) mai 2009 (5) avril 2009 (21) mars 2009 (11) février 2009 (9) janvier 2009 (11) décembre 2008 (8) novembre 2008 (5) octobre 2008 (9) septembre 2008 (10) août 2008 (3) juillet 2008 (4) juin 2008 (2) avril 2008 (8) mars 2008 (6) février 2008 (10) janvier 2008 (6) décembre 2007 (3) novembre 2007 (3) octobre 2007 (3) septembre 2007 (3) août 2007 (17) juillet 2007 (17) juin 2007 (9) mai 2007 (6) avril 2007 (3) mars 2007 (1) février 2007 (1) août 2006 (4)
© 2009 Tous droits réservés, Maxime Jobin